De l’enjeu à l’oubli : une histoire chaotique.

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Passe de l'Ecuissière entre Vertbois et La Cotinière : la

Oléron est une île, une périphérie, et par là, en théorie, plutôt en marge des grands courants de l’histoire. Dans la réalité, même si l’île ne peut se piquer d’être le « centre du monde », elle ne fut pas un isolat et ce d’autant plus qu’elle ne fut pas toujours une île : le coureau d’Oléron n’est un bras de mer que depuis 10.000 ans environ ; il fut crée lors de la remontée du niveau marin à la fin de la dernière glaciation.
- Pourtant les traces paléolithiques sont quasi inexistantes (ou non encore découvertes). Par contre le néolithique est assez bien représenté notamment dans sa phase terminale : silex taillés, un peu de matériel poli : un beau polissoir se trouve au musée de Saint Pierre. Tout près de l’arrivée du pont, un grand fragment de roche est le seul vestige d’un dolmen dont la table faisait 16m de tour.

 

 

Surtout d’intéressantes découvertes de parures à partir de coquillages ou de perles de pierre témoignent d’une intense activité en arrière des dunes de la côte Ouest, au bord de marais dont la tourbe affleure aujourd’hui.

 

 
Néolithique perles de coquillage 1La technique de fabrication de ces parures constituées de disques polis dans des coquilles (coques le plus souvent) est très bien expliquée par des croquis, échantillons et vidéos au musée de Saint Pierre.
Colliers de perles de coquillages
Néolithique perles de pierre 2Photo tourbe sur l’estran
- La période romaine n’a pas laissé de traces majeures, un peu partout des fragments de poteries, des pièces de monnaies, témoignent de la présence de quelques résidences de villégiature de Santons fortunés ; mais il est difficile de parler de villas à proprement parler. Tardivement (IV° siècle) un castrum fut établi au Château sur l’emplacement actuel de la citadelle.
- Le Moyen Age fut notablement plus brillant. Même si l’île demeure en dehors des grandes routes de pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle, elle appartient à une sphère culturelle réunissant la Charente, le Poitou jusqu’au Limousin. L’architecture romane des églises de Saint Georges et Saint Denis est caractéristique de cette appartenance. Dans cette logique, la lanterne des morts de Saint pierre, avec ses 25 mètres de haut, est tout à fait remarquable.

Saint georges portail

Portail de l'église de Saint Georges d'Oléron

Lanterne morts Oléron

Lanterne des morts

Mais c’est au travers de la toute première réglementation du commerce maritime que l’on perçoit mieux le rayonnement ou au moins l’activité d’Oléron au Moyen Age.
Au XII° siècle, Aliénor d’Aquitaine (1122-1204) fut l’épouse de Louis VII et donc reine de France mais leur mariage est annulé (en partie à son initiative ?) pour infidélité supposée. Huit semaines après l’annulation (1152), elle épouse alors le jeune duc d’Anjou Henri Plantagenêt qui devient roi d’Angleterre sous le nom de Henri II (1154), les possessions d’Aliénor, l’Aquitaine le Poitou, le Limousin, le Périgord, l’Aunis, la Saintonge donc Oléron et Ré passent sous contrôle anglais bouleversant l’équilibre de forces et ceci d’autant plus nettement qu’Aliénor est entourée d’une cour brillante, qu’elle favorise les arts : musique, poésie en langue d’oc, amour courtois et toute forme de vie intellectuelle.
Après la mort d’Henri II, elle réside le plus souvent à Fontevrault mais conserve des liens avec Oléron où elle peut résider d’autant que les liens commerciaux avec les pays du Nord et la Baltique sont forts : le commerce du vin est très vigoureux ainsi probablement que celui du sel bien que les sources soient assez muettes sur le sujet.
Aliénor s’était rendue à Oléron vers 1160 à des fins de justice, les naufrageurs s’y multipliant et c’est à la toute fin du XII° siècle qu’est compilé cet ensemble de textes réglementant nombre de pratiques relatives à la navigation ainsi qu’au commerce.

Rôles oleron transcription XV°

Transcription des Rôles, Manuscrit sur parchemin, XVe siècle. Médiathèque de Poitiers

 

Ces textes ont donné naissance au droit maritime moderne et sont regroupés dans un document unique : les Rôles d’Oléron (Rôle signifie rouleau de parchemin ce dont rend mieux compte la terminologie anglaise : The Rolls of Oleron). Une transcription XIII° est connue en grande Bretagne sous le nom de « Black Book »; une copieen est conservée à Saint Pierre après avoir été officiellement remise par un navire de la Royal Navy dans les années 1960.
Rôles

« Parmi ces articles, sont mentionnés : la vérification des cordages utilisés pour hisser les tonneaux, le dédommagement du marchand si un tonneau s'est brisé durant cette manoeuvre, la possibilité pour le marchand de charger la totalité du navire qu'il a affrété, l'arrimage des tonneaux, le jet des tonneaux pour sauver le navire, la rémunération du transport après une telle perte, le partage des dommages lors d'un arraisonnement au mouillage, la vente des vins lors d'un séjour prolongé dans un port, l'obligation pour le maître de faire surveiller les tonneaux qui ont été déchargés, la rémunération du maître et de son équipage, le maître n'est pas obligé de donner du vin à son équipage, les marins bretons ont droit un seul repas car il boivent du vin, les marins normands ont droit à deux repas car il ne boivent pas de vin. » Source : Cabuzel.com
Ces Rôles d’Oléron ont été complété fin XII°-début XIII° par le Coutumier d’Oléron dont les textes traitent de la partie terrestre du commerce.
- L’époque moderne est le témoin d’une profonde mutation de la région entière en 3 étapes :
o Sur fond de guerres de religion, le pouvoir royal affirme son autorité.
o D’autant plus que l’estuaire de la Charente et la rade entre Aix et Oléron deviennent des enjeux stratégiques majeurs.
o Et dans la torpeur de cet univers de citadelles et de leurs garnisons l’activité économique s’apprête à abandonner la saliculture au profit de l’ostréiculture.
L’épisode anglais et les échanges commerciaux avec le nord de l’Europe ont eu des conséquences durables : la Réforme s’implante fortement en Aunis, Saintonge et pays d’Arvert ; les combats entre les deux communautés sont très rudes.
L’île d’Oléron sort d’un relatif endormissement en devenant un enjeu dans le nouvel équilibre géopolitique. En effet, la Rochelle, à la suite de l’Edit de Nantes (1598) était une place de sûreté pour les protestants. Or la puissance économique de la ville, le dynamisme de sa bourgeoisie commerçante, les liens culturels entre la ville et les anglais étaient ressentis comme une menace par le pouvoir royal. Louis XIII et Richelieu entreprirent donc le siège et le blocus total de La Rochelle en 1627. Au mois d’octobre 1628, après 13 mois de siège la ville capitula ; sur les 28000habitants de la ville, 22500 étaient morts.

Citadelle partie anciennePhotos évoquant la citadelle pré-vauban : citadelle partie ancienne

Petite plage du port

Petite plage du port

Carte Le Chateau Oléron 1685

Projet d'organisation de la place forte : la ville ancienne à peu près intacte doit être munie d'une enceinte au nord

Richelieu prenant conscience de l’importance stratégique de l’île d’Oléron décida la construction d’une citadelle pratiquement sur l’emplacement du château médiéval. Sous la direction de Pierre d’Argencourt la construction débuta en 1630 et aboutit à une forme triangulaire avec des bastions côté intérieur de l’île ; la porte royale donnant sur la ville est surmontée d’armoiries, probablement celles de Richelieu. Un peu plus tard, au début du règne de Louis XIV, Nicolas de Clerville entreprit d’ajouter les deux bastions côté mer.
Si l’on ne peut discuter la valeur esthétique de l’ouvrage, la pertinence militaire fut fort discutée.
Alors que l’Arsenal de Rochefort est crée en 1666 avec une main d’œuvre constituée pour l’essentiel de forçats, Vauban est spécialement missionné pour renforcer le potentiel militaire de la citadelle ; il entreprit alors la construction côté ville de deux ouvrages à cornes.

Carte Le Château projet fortification 1700

Projet de Vauban : l'ouvrage à corne sera réalisé, l'enceinte bastionnée de la ville considérablement simplifiée. Carte de 1700

Cet ouvrage pénètre loin dans la zone anciennement bâtie : des habitations sont détruites ainsi que l’église qu’il faudra reconstruire sur des terrains encore libres à l’Ouest du bourg.
Le plan ci-dessous établi vers 1700 montre clairement l’impact de la citadelle, du fait militaire dans l’architecture urbaine. La citadelle avec ses ouvrages à corne a repoussé la ville ancienne, d’autant qu’une zone non aedificandi assure la transition entre les ouvrages militaires à proprement parler et la ville. Cette zone (le glacis), qui avait pour but de contraindre l’assaillant à avancer en terrain intégralement découvert a été démilitarisé dans les années 1920 puis lotie en 1955.
Dans le reste de la ville enclose, au sud de la vieille ville, a été conçue une ville nouvelle sur plan orthogonal, une place d’armes rectangulaire est au contact des deux structures urbaines.
Carte le Château projet fortification 1700

Cette enceinte « idéale » ne sera pas achevée, le Trésor royal étant épuisé par la guerre de la Ligue d’Augsbourg tandis que débute la guerre de Succession d’Espagne.
En 1740, un nouveau port est crée au Sud de la citadelle, directement sous la protection des bastions.

Au XIX°, le port militaire devient le port par lequel tous les contacts avec le continent se font.

Le XX° siècle apporte des bouleversements majeurs :

Le premier concerne la fonction, la raison même de la place depuis le XVII° siècle.

Durant la seconde guerre mondiale, la citadelle qui avait servi de prison pour des soldats allemands durant la première guerre est occupée dès juin 1940 par les allemands qui y installèrent des batteries de canons.
Pourtant c'est toute la fonction militaire qui s'effondre alors : citadelle, place d'armes, fastueuses maisons des commandants de la place ne sont plus que des souvenirs pâlis. Les bombardements de 1945 signeront la fin d'un moment d'histoire qui dura 3 siècles.
En effet, une opération militaire largement initiée par les forces françaises de l’intérieur décida de libérer l’île en avril 1945. Le débarquement prévu le 30 avril fut précédé par une forte préparation d’artillerie sur la citadelle qui subit alors de sévères dommages. Les traces ne sont pas toutes effacées : ainsi, la rampe d’accès qui démarre du port a été établie dans une brèche due à ces bombardements.

Le second bouleversement correspond à l'accélération des échanges avec le continent. Cette accélération des relations est à la fois conjoncturelle et structurelle.
D'un côté la structure socio professionnelle change au cours du XX° siècle : la saliculture s'est effondrée, la viticulture a été fondamentalement bouleversée par la crise du phylloxéra, les lumières de la ville lointaine se font de plus en plus vives alors que le travail se fait plus rare ici. Les départs sont facilités par la construction du nouvel embarcadère prévu dès avant la seconde guerre. Cet embarcadère le Chapus-Le Château réalisé en 1949, pratiquement sur l’ancien tracé romain puis médiéval décharge alors le port du Château et au vrai le marginalise ; il ne sera bientôt plus qu'un port ostréicole.

Embarcadère 2 Embarcadère 1

 

 

 

 

En 1966, le virage est confirmé par la mise en service du pont d’Oléron. Les migrations alternantes avec le continent deviennent la norme, le tourisme particulièrement prégnant au point de poser des problèmes esthétiques, organisationnels et même sanitaires obligeant la collectivité à réglementer, tenter de réguler.
La question actuelle et brulante du péage est une conséquence de cette évolution pas vraiment facile à maîtriser.