Terre-mer, un combat permanent à ne surtout pas oublier…

Carte Oléron Coureau Châtillon 1627 BNF

Carte début XVII°

L’île d’Oléron présente des visages très différents selon les roches qui la constituent , selon l’exposition aux houles d’Ouest, selon les usages qu’ont fait les hommes de la côte.
Ainsi il est classique d’opposer la côte Est face au continent et les côtes Ouest et Nord exposées à la puissance de la houle.
La côte Est est abritée ; l’estran est large de 1,5km en face du Château, jusqu’à 3km un peu plus au Nord et côté « terre », faisant suite à ces zones très plates, c’est le domaine des marais : ils constituent de vastes ensembles que l’homme a exploités, aménagés, utilisés depuis le XI° siècle. Avec plus de 25% de la surface de l’île, ils sont un élément essentiel des paysages, de la personnalité même d’Oléron.
Ils font face aux immenses marais de Brouage et tout comme eux ont été aménagés pour la récolte du sel depuis le Moyen Age insérant l’île dans un système d’échanges impliquant toute la façade atlantique de l’Ouest européen. En effet le sel de la région était utilisé dans les pays plus au nord bordant la mer du nord et même la Baltique pour saler le poisson (harengs, morues pour l’essentiel). Très tôt, les cargaisons furent complétées avec du vin.

Saline schéma de principe

Schéma de fonctionnement d’un marais salant

 

Cette saliculture a puissamment façonné les paysages en imposant une gestion de l’eau très complexe et rigoureuse puisque tout l’aménagement doit fonctionner entre les niveaux de haute et basse mer : la circulation de l’eau se fait par gravité. Par ailleurs ce circuit est long pour permettre à l’eau de mer de se concentrer au fur et à mesure qu’elle progresse du premier bassin de stockage (la réserve) vers la zone de cristallisation, c’est-à-dire la zone de récolte : les œillets.

 

 

Saline oeillets

Saline et oeillets

Dans cette zone à pente très faible et faible profondeur, les particules fines se déposent très vite permettant à une population de plantes supportant le sel de s’implanter. Ces plantes halophiles (salicorne, spartine, soude maritime, statice…) contribuent à fixer les particules fines amenées par le flot aux plus hautes mers et continuent à hausser le sol. Lorsque la végétation a colonisé les parties les plus hautes, l’homme a cherché à coloniser ces espaces en canalisant l’eau de mer, en drainant pour évacuer les eaux de pluie, faisant reculer le trait de côte. Ainsi Brouage qui fut le port d’exportation du sel à la fin du Moyen Age se trouve-t-il largement à l’intérieur des terres tout comme les anciens villages saulniers d’Oléron : L’Ile, Arceau.

La côte Ouest est soumise au vent et à la houle.
Le sable poussé par la mer lors de la dernière remontée marine est ensuite repris par le vent , accumulé sur le haut de plage où il forme une dune.

 

Dune blanche Nord petit train

Dune grise au premier plan, dune blanche en arrière plan

En situation d’équilibre, la dune ne bouge guère, les oyats et le chiendent des sables la stabilisent assez bien, le sable est toujours visible, remanié en permanence (on parle de dune blanche) mais ne se déplace pas beaucoup. En arrière, protégé des vents les plus violents, une végétation basse s’installe et couvre complètement le sable : c’est la dune grise domaine de l’immortelle des sables (hélicrysum), de la giroflée ou des saules des sables collés au sol pour résister au vent.
Mais à partir du XVII° siècle et plus encore au XVIII° et au XIX° de nouveaux apports de sable, réguliers, abondants, permettent aux dunes de gagner à l’intérieur, des villages sont noyés sous le sable à l’image de Saint Trojan dans la seconde moitié du XVII° siècle.

Carte S Trojan
Ce bouleversement est tout à fait comparable à ce que connaît la côte aquitaine au même moment : le phénomène touche toutes ces côtes basses, initié par la faim de terres cultivables et la frénésie de défrichement qui en résulte. Ce sont donc les méthodes mises au point par Brémontier au XVIII° dans les Landes qui ont ici été utilisées pour stabiliser les dunes.

Dune ganivelle et oyats

A gauche, les ganivelles piègent le sable en haut de plage ; une dune s’élève Très vite, les oyats qui ont besoin de sable frais et mobile pour se développer colonisent la dune blanche.

ViviCam 3765
Sur le papier, c’est simple : dans un premier temps, il s’agit de bloquer l’invasion par le sable frais en élevant une forme de rempart en haut de plage ; ce rempart est fait en sable, c’est une dune mais sa fonction est de faire un abri contre les vents venus du large. En arrière, il s’agit de fixer définitivement le sable en le couvrant de forêt tandis qu’une nouvelle dune est construite en avant de la précédente faisant progresser la côte vers le large.
Les ganivelles sont l’outil permettant de capturer le sable, élever la dune et constituer cette protection fondamentale contre le vent permettant d’implanter de la végétation.

En arrière donc, des graines de pins maritimes mélangées à des semences d’ajonc et de genêts qui les protègent en début de croissance, ont permis de faire pousser une forêt domaniale.

Forêt anémomorphose 2

Seules les branches basses de ce pin maritime ont pu se développer : le vent au sol est moins violent.

Forêt anémomorphose

L’anémomorphose est ici moins spectaculaire mais la marque du vent est nette.

 

 

 

Le combat contre le vent est permanent.

 

 

 

Les arbres les plus exposés, près de la côte, en haut des dunes récemment stabilisées en portent témoignage : ils ne peuvent croître qu’en situation d’abri même très relatif. Cet abri est donné par la partie « au vent » de l’arbre, cette partie exposée voit ses bourgeons brûlés par le sel, la partie au vent est nanifiée, nécrosée. L’arbre en cherchant un abri dessine des formes tout à fait étonnantes, collées au sol : les anémomorphoses.

Forêt gemmage 2

Gemmage de pins maritimes ; en arrière plan des chênes verts

 

 

En arrière, sur les dunes anciennes, la forêt mêlant pins maritimes et chêne vert est parfaitement installée. Une activité de gemmage a existé jusqu’au début des années 1970

 

 

 

Aujourd’hui, cette côte sableuse stabilisée pour l’essentiel au XIX° est en recul rapide, spectaculaire :
ainsi, à la pointe sud de l’île (pointe de Gatseau), de 1957 à 1997, le recul a été de 800 mètres, 20 mètres par an en moyenne. La mer évacue le sable, fait reculer le trait de côte tandis que les embruns tuent les pins. En haut de plage, sous l’action du vent la dune blanche roule sur elle-même, recouvre la dune grise puis mange les restes des pins tués par le sel squelettes désolés de ce qui était une forêt il y a peu d’années encore.

Pointe Gatseau janv 2011 2 Pointe Gatseau janv 2011 4
Les traces de la seconde guerre mondiale disparaissent vite, même à Vertbois où l’accumulation de sable a été bien moins massive que plus au sud.

ViviCam 3765

Janvier 2007

Blockhaus 2009 fév-1

Février 2009

 

 

 

Série blockhaus : le trait de côte a reculé de 60m en 6 ans sans pour autant que son aspect change…

Blockhaus 2010 26 mars

Novembre 2010

Blockhaus 2013 4

Février 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et pour que rien ne soit simple, au Nord Est, le sable peut s’accumuler à des endroits où l’on aimerait que le passage reste libre par exemple à l’entrée du port du Douhet.
En un mot, cette côte si séduisante en été, si insouciante en pleine période balnéaire est un monde de lutte, de conflit, un monde marqué par l’impermanence, impermanence que l’homme essaie de combattre, de conjurer avant que d’oublier souvent.